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jan
10
Hier soir, sur le chemin de mon retour vers Wine Country, je fais étape au Starbucks qui fait l’angle entre Irving et la 19e rue, dans le Sunset. C’est le dernier café qui se trouve directement sur ma route, avant d’emprunter le pont du Golden Gate et l’US 101. De là, c’est encore deux bonnes heures de route, minimum.
Oui, je sais, c’est un Starbucks, l’enseigne qui en seulement une décennie a réussi à passer du symbole de la renaissance de la culture des coffee shops anglo-saxonne en y mêlant celle du goût pour le vrai café à l’image d’une pieuvre multinationale, tueuse de petits indépendants et contribuant à l’uniformisation du paysage commercial américain. Normalement, je privilégie les cafés Peet’s (saviez-vous que le torréfacteur de Berkeley fut autrefois le propriétaire de Starbucks ?), ou les établissements indépendants (à condition que leur café soit bon ; je ne plébiscite pas les commerces mom-and-pop sous prétexte qu’ils n’appartiennent pas à une corporation anonyme).
Mais la route est longue, j’ai besoin d’un kawa pour me tenir éveillé, et je ne me sens pas l’envie de faire un détour simplement pour résister aux appels de la sirène de Seattle. En plus, j’ai sur moi une carte-cadeau de la chaîne, obtenue dans l’enveloppe de Noël tendue par mon patron. Ma conscience de consommateur-citoyen est claire. Non mais.
Je gare la voiture sur Nineteenth et je traverse la rue au risque de ma vie pour rejoindre l’angle nord-ouest du carrefour. Le district du Sunset est comme souvent balayé par un vent glacial, qui a au moins le mérite de disperser le brouillard qui couvre certaines artères du quartier au matin et dans la soirée. Les San-Franciscains aiment à plaisanter que ce coin de la ville a été bien mal nommé, tant les couchers de soleil sont difficiles à y observer, masqués par la brume.
Dans le café, ça wifie au tarif improbable de T-Mobile. Des rumeurs courent selon lesquelles Starbucks rendra peut-être gratuit l’accès Internet dans ses enseignes en 2008, mais pour l’instant, non content de faire payer 3 dollars ou plus pour un grande soy non fat latte, il faut en plus se séparer d’un rein pour pouvoir surfer le Web ou relever son courrier électronique.
Je choisis au comptoir un sandwich à la salade d’œufs (5,35 dollars plus taxe) et un café maison (comme tous les clients Starbucks, je dois réfléchir un instant pour m’assurer que je commande la bonne taille : je veux un moyen, donc c’est un… grande — pendant une seconde, là, j’ai envie de mettre une copieuse mandale dans la gueule d’Howard Schultz pour avoir inventé des désignations aussi contre-intuitives).
Je paye, je sucre mon café (une sale habitude dont je vais devoir me défaire pour perdre le poids accumulé pendant les fêtes), et je sors du magasin. Et là, une dame d’un certain âge m’accoste. Excuse me, fait-elle. Yes?, réponds-je, parce que je suis un garçon poli. Elle continue dans une langue qui m’est inconnue mais aux consonnances vaguement familières. Je soupçonne qu’il s’agit de mandarin, parce qu’après tout, elle est de toute évidence d’origine asiatique, et je suis dans le Sunset. Je dois froncer les sourcils, car elle s’interrompt, fait une pause, et demande : Are you Chinese?
C’est bien la première fois qu’on me pose cette question. Il faut dire que mon pli épicanthal est inexistant. Je suis francilien, normand centre droit par ma mère et catholique alsacien côté paternel. J’ai bien eu quelques petites amies sino-américaines (non, bande de cons, je ne suis pas de ces blancs qui ont la fièvre jaune ; c’est juste qu’à San Francisco, une femme sur trois est d’origine asiatique, donc avoir une copine aux yeux bridés ne relève pas du fétichisme mais de la statistique), mais je doute que leurs gènes aient déteint sur moi au point de pouvoir être pris pour un descendant de Genghis Khan.
Apparemment, cette bonne dame est color-blind, comme disent les Américains. Cet adjectif composé a deux usages. Littéralement, il signifie « daltonien ». Figurativement, on l’entend beaucoup ces temps-ci — surtout depuis le caucus de l’Iowa — il désigne une attitude indifférente à la couleur de peau. Peut-être aussi a-t-elle mauvaise vue. Après tout, ses chances de tomber sur un locuteur mandarin dans ce quartier sont plutôt grandes. Peut-être est-ce ma taille, aussi. À cinq pieds et sept pouces à peine, je suis en-dessous de la taille moyenne américaine, mais plus proche de celle de la population mâle chinoise.
Hmmm… No. La dame sourit, un peu embarrassée. Oh, sorry. Elle continue son chemin, me laissant planté là avec mon café et mon sandwich. Deux cent trente mille Chinois. Et moi, et moi, et moi.
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2 commentaires sur “Color blindness”
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J’adore cette histoire, Arnaud !
J’adore tes histoires, d’ailleurs.
“C’est toujours un plaisir de te lire”, me dis-je en ce dimanche matin ; avec un bon Nespresso.
Salutations nantaises !