L’hydre AT&T

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PacBell Building
La façade de l’immeuble de la Pacific Telephone and Telegraph Company, à San Francisco. Photo : ptufts. Licence Creative Commons.

Lorsque j’emménageai dans mon nid de Menlo Park, fin 1999, j’obtins une ligne de téléphone avec la Baby Bell locale, Pacific Bell. PacBell, pour les intimes, était né de l’explosion forcée de AT&T en 1984, alors surnommée Ma Bell (du nom du réseau que l’entreprise exploitait, le Bell System). Le démantèlement du géant téléphonique américain était le résultat d’une initiative du Département de la Justice américain lancée en 1974, jugeant que le quasi-monopole de l’opérateur menaçait les droits des consommateurs et l’économie américaine.
Le 1er janvier 1984 avait vu donc naître une portée de Baby Bells : Ameritech, Southwestern Bell Telephone Company, Pacific Telesis (une holding détenant Pacific Bell et Nevada Bell), BellSouth, Bell Atlantic, NYNEX, US West et AT&T, qui en profita pour adopter un nouveau logo plus moderne.
Ainsi commençait un autre chapitre de la saga des télécommunications américaines, une épopée haute en couleurs, ponctuée de scandales financiers et d’incestes économiques.

Sautons quelques chapitres : en 1997, Bell Atlantic et NYNEX fusionnent. L’année suivante, Southwestern Bell Telephone Company, la plus petite des Baby Bells lors du désaisissement d’AT&T, rachète la Southern New England Telephone Company, l’une des rares entreprises de téléphone qui ne faisait pas partie du système Bell exploité par AT&T. Mais Southwestern Bell ne s’arrête pas là : elle fait l’acquisition de deux autres Baby Bells, Pacific Telesis et Ameritech, et simplifie son nom en SBC. Le papier en-tête de ma facture téléphonique est bientôt modifié pour refléter la nouvelle identité de la société. Le nouveau stade de baseball de Pacific Bell Park, à San Francisco, voit son enseigne modifiée en SBC Park, un nom que les autochtones se refusent à adopter. En 2000, de son côté, Verizon naît du rachat de GTE, un autre réseau téléphonique indépendant de Ma Bell, par Bell Atlantic, qui avait déjà avalé NYNEX (vous suivez toujours ?).

Le phagocytage de SBC ne fait que commencer. En 2005, l’opérateur rachète AT&T, la maison dont il est né deux décennies plus tôt, et décide de changer son nom en… AT&T. Logique, après tout : l’identité de SBC n’a que quelques années, alors que le nom d’AT&T a une renommée mondiale. Entretemps, SBC a créé en 2001 un opérateur de téléphonie mobile, Cingular Wireless, dans une coentreprise avec BellSouth (dont l’acquisition par la nouvelle AT&T vient d’être approuvée par la FCC). Le nouvel opérateur mobile ne fait en fait que fusionner les réseaux d’une flopée d’opérateurs régionaux, créant ainsi le plus gros opérateur de téléphonie mobile américain, devant Verizon, et loin devant Sprint et Nextel (qui fusionnèrent en 2005). À l’exception des réseaux de Pacific Bell et de BellSouth, utilisant du GSM PCS 1900, le réseau est à l’époque essentiellement du TDMA, mais il est progressivement harmonisé en GSM au niveau national.
Du coup, les clients de AT&T Wireless, après l’acquisition de la maison mère par SBC, se voient forcés de migrer vers Cingular. Ironiquement, ils vont à nouveau être clients d’AT&T, puisque SBC (pardon, AT&T) a commencé ce mois-ci le rebranding de Cingular en… Wireless by AT&T.

En 2004, j’étais donc client de trois sociétés différentes pour mes services téléphoniques, respectivement pour mon téléphone mobile (Cingular), ma ligne de téléphone locale et mon service DSL (Pacific Bell, puis SBC) et mon service de téléphone longue distance (AT&T). Désormais, je suis client de la même entreprise pour tous ces services.

Je laisse la parole à Stephen Colbert, qui résumait brillamment ce labyrinthe de fusions et acquisitions il y a quelques jours :

Seulement voilà : aussi sophistiquée que soit la nouvelle AT&T, je continue à recevoir trois factures. Pour consolider mon service longue distance avec mes autres services téléphoniques locaux, il me faut passer par un service de vérification tiers, processus compliqué et mal foutu. Mon compte Cingular est désormais pris en charge par mon employeur, donc pas de souci de ce côté-là, c’est déjà ça dont je n’ai plus à me soucier.

La nouvelle AT&T propose désormais des offres blundles, combinant téléphonie résidentielle et mobile, DSL (avec 4 niveaux de bande passante et des offres associées, incluant par exemple un routeur wi-fi) et même télévision par satellite via un partenariat avec DirecTV, un opérateur contrôlé par News Corp., le monstre de Rupert Murdoch.

La concurrence reste en effet rude. Même si AT&T est redevenue le leader en téléphonie au niveau national à travers cette consolidation incestueuse, elle doit désormais lutter sur plusieurs fronts. Au niveau de la téléphonie mobile, Verizon est son adversaire principal, suivi de plus loin par Sprint Nextel et T-Mobile (et dans une moindre mesure par Metro PCS, AllTel et quelques opérateurs virtuels). Au niveau résidentiel et commercial, l’opérateur est concurrencé par Verizon et QWest dans certains états, mais aussi par l’émergence de la technologie VoIP (Voice over IP, si vous habitez dans les environs de Vierzon — tiens, je viens de remarquer que Vierzon est l’anagramme de Verizon — palpitant, non ?). Vonage est un des leaders de ce domaine encore frais, où la concurrence est rude et où Skype, entre autres, cherche aussi à s’imposer — pour l’instant, Vonage comme Skype continuent à perdre de l’argent. AT&T propose aussi un service VoIP, mais il n’est guère avantageux que pour ses clients institutionnels.

Le VoIP est une offre où AT&T se retrouve concurrencée par Comcast, le leader des opérateurs de câble américains, qui est déjà un gros concurrent du telco pour l’accès Internet. Comcast promet une bande passante supérieure au DSL via son réseau, avec une offre à 6 Mbit théoriques par seconde pour 56,95 $ par mois (ou 42,95 $ si vous êtes déjà client Comcast pour la télévision par câble). AT&T, de son côté, propose un accès DSL avec des pics à 6 Mbit/s pour 34,99 $, mais aussi des bandes passantes plus modestes pour 24,99 $ (pics à 3 Mbit/s) et 19,99 $ (1,5 Mbit/s) et 14,99 $ (384 Kbit/s à 768 Kbit/s), mais ces services nécessitent d’être client AT&T pour le service téléphonique local. AT&T propose aussi 3 mois gratuits pour les clients du câble qui passent à son service DSL. Tous les coups sont permis.

AT&T 2006 Campaign
Contrairement à ce que AT&T voudrait nous faire croire, ils n’ont pas le monopole du blogging. Photo : spcoon. Licence Creative Commons.

AT&T, qui compte bien aussi s’imposer dans le domaine de l’IPTV où elle a déjà fait une percée sur certaines agglomérations. Sa technologie U-verse repose sur un réseau de fibre optique (loin d’être encore mis à niveau partout) et sur une diffusion au format H.264 (le même format utilisé par Apple pour son contenu vidéo sur iTunes et par la télévision numérique terrestre haute définition en France). Mais Verizon s’est aussi lancé dans la pose de fibre optique, comptant dépenser 18 milliards de dollars pour remplacer son réseau de cuivre. Côté téléphonie mobile, AT&T, via Cingular (pardon, Wireless by AT&T), sera l’opérateur exclusif pour l’iPhone d’Apple. Le telco a donc de bonnes raisons d’être optimiste. Même si je suis plutôt agacé par le cauchemar que représente la dispersion de mes factures pour des services qui sont désormais gérés par la même entreprise, j’ai toujours la possibilité de repartir à zéro, et de commander l’une des offres cumulées d’AT&T… ou de Comcast, dont je suis déjà client pour la télé.

Pourtant, la perspective de me voir dépendre d’un seul opérateur pour tous mes besoins en matière de télécommunication ne réjouit guère le paranoïaque un rien libertaire qui sommeille en moi. En mai 2006, on apprenait que AT&T avait permis à la National Security Agency, le plus gros service de renseignement américain, de surveiller sans mandat (et évidemment sans informer ses clients) des appels et transferts de données transitant par son réseau. AT&T est poursuivie à l’heure actuelle par l’Electronic Frontier Foundation, et la Cour des États-Unis du district nord de Californie a rejeté une motion du gouvernement fédéral arguant que l’affaire relevait du secret d’État. L’affaire risque cependant de traîner longtemps avant de progresser.

Et déjà avant la naissance de la nouvelle AT&T, certains critiques se demandaient si un nouveau désaisissement ne serait pas nécessaire pour limiter l’appétit de SBC et de Verizon — un vœu pieux puisque la FCC ne semble pas juger nécessaire une telle mesure, et les lobbies des entreprises en question n’ont guère à craindre du gouvernement Bush, ni des élus de Washington en général. Des rumeurs circulent, avançant par exemple une possible acquisition de Yahoo!, qui est déjà le partenaire d’AT&T pour son offre DSL (un cogriffage qui remonte à SBC).

Vous suivez toujours ? Si vous êtes perdu, ça n’est pas bien grave. Je ne suis pas sûr d’avoir tout compris non plus, et la plupart des consommateurs ne s’y retrouvent toujours pas. À San Francisco, l’enseigne du stade de baseball a à nouveau été modifiée en AT&T Park fin 2005. Mais personne, mis à part les commentateurs sportifs, n’utilise cette appellation. Demandez à n’importe quel fan des Giants où joue son équipe, et il vous dira : « PacBell Park ».

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Commentaires

2 commentaires sur “L’hydre AT&T”

  1. Thomas le 18 janvier 2007 20:26

    C’est un beau bordel tout ca!!!

    Je connais un peu le problème avec Bell/Sympatico ici à Montréal…avec les factures séparés…les services différents qui se renvoie la balle…etc

  2. Bluelulie le 23 janvier 2007 10:23

    woaow, un beau merdier oui! Je comprends meiux pourquoi j’arrive jamais a me rappeller le nom de ma compagnie de telephone :)

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